On range trop vite le retour à l’artisanat dans la case tendance.
Un cycle de plus, après le minimalisme scandinave et le maximalism coloré, quelque chose qui passera. Je ne crois pas à cette lecture. Ce que j’ai observé à la Galerie Foil le 2 mai, dans le cadre d’une conférence réunissant six studios montréalais, ressemble davantage à une évolution structurelle qu’à un mouvement de surface.
La question posée en ouverture était précise : le retour à l’artisanat est-il une réaction ou une évolution ? La nuance n’est pas sémantique. Une réaction est défensive, conjoncturelle. Une évolution est organique, irréversible. Ce que les praticiens présents décrivaient relevait clairement de la seconde catégorie.
Le panel réunissait cinq studios et pratiques montréalaises dont le point commun n’est pas un style, mais une posture. Juliette et Sharlène de smallmediumlarge travaillent le mobilier custom à l’intersection de l’objet et de la narration. Jérémie St-Onge de Verre d’Onge improvise des vases de verre au moment précis où l’artisan devient aussi l’artiste. Marion Selma Gamba et Julien Peltier d’ADeumain Studio font dialoguer le bois et la céramique dans une gestuelle commune. Zachary Bleau Prevost, sous le nom de l’Atelier Igor Zigor, travaille un bois qui vient directement de la terre familiale : le lien à l’héritage n’est pas décoratif, il est structurant. Jeremy Le Chatelier opère comme artiste multidisciplinaire ancré dans la matérialité. La modération était assurée par Rebecca Murdock, designer industrielle et consultante en art contemporain, dont la pratique se situe précisément là où la ligne entre design et art devient floue.
Ce qui m’a intéressée, c’est que personne dans cette salle ne défendait un retour à quoi que ce soit.
Le mot nostalgie n’avait pas sa place.
Ces praticiens n’imitent pas un passé artisanal idéalisé. Ils intègrent des techniques ancestrales dans une pratique contemporaine, consciente, revendiquée. Le bois de la terre familiale chez Igor Zigor n’est pas un geste folklorique. C’est une déclaration sur la continuité, la transmission, ce qu’un matériau porte avant même d’être transformé.
La question du temps est centrale. L’artisanat propose une temporalité qui s’oppose directement à l’instantané & à la vitesse des médias sociaux, à la cadence de l’IA, à la logique de la production de masse. Un objet fait main raconte son propre temps de fabrication. Il porte la trace du corps qui l’a produit. Comment ça a été fait est aussi important que l’objet lui-même, une observation partagée par Le Chatelier, est la plus juste que j’aie entendue sur le sujet depuis longtemps. Elle déplace la valeur de l’objet fini vers le processus qui l’a rendu possible. C’est un renversement considérable dans un secteur habitué à ne valoriser que le résultat.

Chaise HUBLOT par Jeremy Le Chatelier
C’est là que la notion d’auteur prend son plein sens.
Le designer comme auteur ne signe pas seulement un objet. Il signe une vision, une méthode, une éthique de fabrication. Créer, comme le formulait Rebecca Murdock, c’est divulguer une idéologie. Smallmediumlarge pose l’enjeu autrement, mais revient au même : mettre une valeur sur qui on est. Ce positionnement est la seule chose qui distingue réellement le designer-artisan du maker hobbyiste. Ce n’est pas la technique. C’est l’intentionnalité.
La question de l’accessibilité reste ouverte, et je pense qu’on aurait tort de la fermer trop vite. L’artisanat est né d’un besoin fonctionnel. Le design l’a poussé vers le désir, le statut, parfois le luxe. William Morris, Eileen Gray, Charlotte Perriand ont tous buté sur ce paradoxe : comment faire que l’objet bien fait soit autre chose qu’un privilège ? La réponse pragmatique du panel — la galerie accessible gratuitement permet de vivre l’objet sans l’acheter — est honnête mais partielle. Elle résout l’accès à l’appréciation, pas l’accès à la possession. C’est une distinction qui mérite d’être maintenue.
Ce que cette génération de designers montréalais incarne, en revanche, me semble solide et durable. Ils produisent en petites séries, travaillent leurs matériaux avec une connaissance réelle, documentent leur démarche, refusent que la valeur d’un objet soit définie uniquement par son prix ou sa scalabilité. Ce n’est pas contre le marché. C’est en dehors de sa logique dominante.
Et ça, ce n’est pas une tendance. Les tendances cherchent à séduire. Ce mouvement-là cherche à durer.
Conférence « Le designer: auteur avant tout », Galerie Foil, Montréal, 2 mai 2026. Dans le cadre de la Semaine design de Montréal, initiative retenue par le Bureau de design de la ville de Montréal.
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