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Damask & Dentelle

Le design vu à travers le prisme de l'histoire

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June 8, 2026

On ne fait pas l’amour à la place de quelqu’un d’autre

La semaine dernière quelqu’un, un homme mais je ne vais pas le nommer, m’a demandé si j’avais écrit mon livre avec l’aide de l’intelligence artificielle. Excuse you!?! Mais sa question m’a fait m’en poser une autre qui va, je crois, plus au fond du vrai sujet qui suppose que la personne derrière le livre est optionnelle. Que le texte aurait pu venir de n’importe où, donc de personne.

Et c’est ça qui m’a piquée. Pas la question en soi, mais ce qu’elle sous-entend : que n’importe qui, ou n’importe quelle machine, aurait pu pondre la même chose. Honnêtement, ça en dit plus long sur l’époque que sur mon livre. On est rendus à regarder un texte en se demandant si c’est vraiment quelqu’un qui l’a écrit. Avant, la question ne se posait même pas.

Soyons claires sur une chose. L’IA comme outil, ça ne me dérange pas. Je m’en sers dans la vie de tous les jours. Pour classer, résumer, reformuler, dégrossir le travail mécanique qui prenait des heures avant. On va se le dire, ça sauve un temps fou sur les tâches répétitives. De ce côté-là, aucun problème, c’est utile et c’est tout.

Ça change quand on parle de création. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire faire par quelqu’un d’autre. Faire l’amour, par exemple. Personne n’accepterait qu’un autre le fasse à sa place, parce que ce qu’on cherche, c’est l’intimité qu’on vit à la première personne, l’émotion qui se dégage de l’acte et l’expérience fondamentalement humaine. Un marathon, c’est pareil. Les 42 kilomètres, tout l’intérêt, c’est de les avoir courus avec ses propres jambes. Une médaille gagnée par quelqu’un d’autre, ça ne veut rien dire.

Mon livre, je l’ai écrit en six jours, presque une semaine. Et quelle semaine. J’ai pleuré, j’ai détesté ce que j’écrivais, je me suis trouvé nulle et “unworthy”, puis je me suis resaisie et j’ai continué. J’ai à peine dormi, j’ai bu beaucoup trop de thé noir, et j’ai posé le dernier mot à 4 h du matin, le samedi de mon anniversaire, le 23 mai. Sérieusement, cette expérience a été tellement intense que quelque chose en moi a changé. Ça m’a poussée plus loin que ce que je pensais possible. Et même si je l’ai écrit en une semaine, tout ce qu’il y a dedans vient d’années dans des archives poussiéreuses de musée, à lire, me tromper et recommencer. Une machine peut produire le même nombre de pages. Elle n’a juste pas vécu cette semaine-là, ni les années d’avant.

Et je ne suis pas la seule à voir ça comme ça. À Cannes, en mai, Seth Rogen a été pas mal direct : se servir de l’IA pour écrire, ce n’est pas écrire, et “si tu ne veux pas passer par le processus, tu ne devrais pas être écrivain” (Variety, 2026). Son film d’animation Tangles est dessiné à la main, image par image. Et ce gars-là a gagné des prix pour l’écriture de sa série The Studio, donc il sait de quoi il parle. Le processus, c’est exactement ça, la création.

Et oui je sais que la création a toujours emprunté d’autres mains. Rubens (1577-1640), le peintre Baroque, avait son atelier de peintres, tous entrainés dans son style pour l’aider à peindre ses fresques et murales. Les grands.es couturiers.ères, ont leurs équipes pour mettre en oeuvre leurs idées. C’est vrai. Sauf que l’atelier exécute une idée qui vient de quelqu’un. Avec l’IA, on lui demande de trouver l’idée à notre place, et une idée sans personne derrière, c’est un collage de millions d’autres idées disponibles sur le web avec lesquelles l’IA fait une moyenne pour pondre une idée dépourvue d’expérience humaine. À contrario, l’éditorial d’Elle Fanning pour Who What Wear a complètement rejeté les préceptes de l’IA pour proposer un shooting avec des découpages de carton quirky et unique.

Ce qui m’inquiète pour vrai, c’est qu’on va se retrouver noyés sous des objets “corrects” mais vides, parce que c’est rentable et illimité. La création va continuer d’exister. C’est plutôt l’imitation qui devient gratuite, et notre capacité à faire la différence entre ce qui est uniquement humain et ce qui a été généré par une machine qui risque d’en souffrir. I said what I said.

On le voit déjà dans les arts décoratifs. Allez sur n’importe quel engin IA et demandez-lui de générer un intérieur. Le résultat sera “parfait” sur papier : bonnes proportions, palette accordée, mobilier bien agencé, fenestration abondante, un nombre de sources lumineuses adéquat. Ok, mais où est l’âme de cet intérieur? Son petit givrage sucré qui le rend unique et qui fait qu’on s’y reconnaît. Ça c’est une question de goût et de discernement, et le goût demande plus que de la technique. C’est un point de vue, et un point de vue se construit avec l’expérience : ce qu’on a vu, aimé, détesté.

Ce qui donne du caractère à un intérieur, c’est souvent un détail avec une histoire : un objet rapporté de voyage, une couleur liée à un souvenir. D’ailleurs, les grandes maisons l’ont compris. Loewe, fondée à Madrid en 1846, fait de sa dernière pub un éloge du fait main, que la presse a lu comme un non assumé à l’IA. Le fait main est rendu un argument de vente.

Donc quand on me demande si une machine a écrit mon livre, je comprends maintenant pourquoi ça m’a fâchée. La question touchait exactement à ce que mon travail a d’irremplaçable. Une machine peut tout imiter, sauf avoir vécu. Et le reste, le goût, le point de vue, ma voix, ça vient de là. On ne crée pas à la place de quelqu’un, pas plus qu’on ne vit à sa place.

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Filed Under: Français, Monday Musing Tagged With: Analog creation, analogue, Créer à l'ère de l'IA, Damask & Dentelle, featured, intelligence artificielle, Vanessa Sicotte

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Vanessa Sicotte

Hello I am Vanessa Sicotte. Welcome to what has been my online home since 2006. I am a design historian, author, a speaker, podcaster, blogger but most of all, I am a storyteller.

After 14 years of sharing inspirations and all things decor, I am now refocusing this platform's mission to include urban stories and manifestos.

J'écris en anglais et aussi la belle langue de Molière.

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